image Shakai / Kaisha; – jeu de miroir entre société et entreprise au Japon

Shakaisha

Alors que je débutai ma vie professionnelle au Japon, le vice-président de l’entreprise pour laquelle j’allais travailler me lança fièrement:

 

« Ça y est, Liza ! Vous devenez une shakai-jin »

Traduction littérale: « une personne de la société ».

 

Si j’avais écrit ce texte en anglais, le lecteur aurait aussitôt compris l’incongruité de la phrase.

Mais il se trouve qu’en français le mot « société » revêt une certaine ambiguïté. Il désigne, à la fois, la société dans son ensemble mais aussi la société au sens de l’entreprise. Pour distinguer les deux, j’utiliserai la transcription Société (avec une majuscule) lorsque je parlerai de la société dans son ensemble.

Voici donc la transcription corrigée.

 

Vous devenez « une personne de la Société », autrement dit une personne d’utilité sociale.

 

Là où en français un seul mot, « société »,  peut désigner deux concepts, en japonais il existe deux mots distincts :  shakai et kaisha.

 

Shakai = 社会 ; la Société avec un grand S 

Kaisha = 会社; la société avec un petit s, c’est-à-dire l’entreprise     

 

Toutefois, nul besoin d’être Einstein pour s’apercevoir que la différence entre les deux est fort ténue. En effet, les deux termes ne sont distinguables que par l’interversion des caractères et syllabes, leur donnant presque l’air de se refléter dans un miroir.

D’ailleurs, si vous vous amusez à répéter le mot shakai sans discontinuer, une chose étrange se produira. Vous ne saurez bientôt plus si vous êtes en train de prononcer le mot de départ, shakai, ou bien, kaisha.

Essayez! Cette mise en situation permet de sentir à quel point la frontière entre Société et entreprise est perméable au Japon.

Personne d’utilité sociale

Par ces mots, le vice-président n’avait pas simplement voulu me féliciter d’avoir intégré l’entreprise. Non, sa phrase était bien plus lourde de sens.  Il me signifiait ainsi que j’étais devenue « une personne d’utilité sociale ».

Je me rappelle ma première réaction: « Il ne serait pas un peu dyslexique, le vice-président? Le mot n’est pas shakai-jin mais kaisha-jin (entendez « personne de l’entreprise »).  »

La phrase, telle qu’elle avait été prononcée, me paraissait tellement insensée que  je préférais inventer de toute pièce le terme de kaisha-jin, alors qu’il n’existe pas en japonais (on parle de« sha-in » pour les membres de l’entreprise).

En effet, mon esprit semblait mieux s’accommoder d’un néologisme erroné que d’admettre que j’avais été exclue de la Société durant 24 longues années.

 

Le travail, porte d’entrée au club privé des shakai-jin

Pour revenir aux mots prononcés par le vice-président de la société que je venais d’intégrer, mon diagnostique hâtif de dyslexie s’avérait donc faux. Mais, si je comprenais bien, au Japon les personnes composant la Société n’avaient pas toutes droit à leur « carte membre » du club, vraisemblablement très privé, des « personnes de la Société ».

Le fait que mon intronisation en tant que shakai-jin  n’ait eu lieu qu’à partir du moment où j’intégrais le cercle des travailleurs-salariés en dit long sur les liens qui existent entre les deux « sociétés » (shakai et kaisha) au Japon. L’entreprise traditionnelle japonaise est un élément essentiel dans l’organisation de la Société.

Dans un article précédent,  je listais un certain nombre de slogans internes d’entreprise ou « keiei-rinen » . Il était intéressant de noter que la grande majorité des entreprises insistaient sur leur contribution au bien-être de la Société dans son ensemble.

La question est la suivante : l’entreprise s’arroge-t-elle pompeusement le droit de façonner la Société, ou répond-elle simplement à une attente collective ?  Et finalement, dans cette collectivité, qui accède au statut de shakai-jin et pour combien de temps?

 

Etre un Shakai-jin : quelles implications?

Après cet épisode, je me suis longtemps demandé si les jeunes Japonais grandissaient avec l’espoir anxieux d’être un jour reconnus comme partie intégrante de la Société. Ou si ce titre s’accompagnait d’une responsabilité sociale vécue comme un fardeau?

Je trouvais, pour ma part, assez discriminant d’être exclu du club privé des « gens de la Société » à partir du moment où nous n’étions pas travailleur-salarié.

Que dire des enfants, des femmes au foyer, des chômeurs ou retraités qui représentent une part non négligeable de la fameuse Société japonaise tout en étant exclus idéologiquement de celle-ci?

Ma deuxième réflexion fut la suivante:

Les anciens présidents français gardent leur titre après la fin de leur mandat. En va-t-il de même pour les « membres officiels » de la Société japonaise Ou bien, perdent-ils le titre de shakai-jin, et le respect lié à ce titre, une fois le pied hors de l’entreprise ?

Si tel est le cas, le sentiment d’un shakai-jin déchu ne serait-il pas de préférer n’avoir jamais accédé à ce statut?

La plupart des Japonais ne se posent, sans doute, pas de questions métaphysiques sur leur appartenance ou non-appartenance au cercle des shakai-jin.

Néanmoins, je pense que l’accès à ce statut doit être vécu par les jeunes recrues japonaises comme une étape cruciale de leur vie d’adulte. Il s’agit d’une reconnaissance sociale forte, qui inspire le respect, mais qui s’accompagne également d’un sentiment de responsabilité : « on attend de moi que je sois utile à la Société ».

Par conséquent, je ne serais pas surprise que certains voient leur non-appartenance au groupe des shakai-jin comme « bénie », puisque qu’ ils ne sauraient, ainsi, être tenus responsables des dysfonctionnements de la Société.

 

Pour conclure, je trouve assez amusant que le mot « société » comporte une ambiguïté  de sens en français. En tant que linguiste, cela m’amène à me poser des questions. Notamment sur la place de l’entreprise, et plus largement du travail, dans l’organisation de la Société française.

Parallèlement, si nous observons le mot anglais « society », traduction de « Société » (avec un grand S), il n’est pas transposable pour parler de l’entreprise.

 

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